Moh Cherbi  

 
moh_cherbi_photo_belarbi_022Spécialiste de la langue et de la culture berbère.
Né à Tizi-Hibel en Kabylie, Moh Cherbi se consacre à l’enseignement de la langue berbère et à la recherche en littérature berbère. Il a déjà publié chez le même éditeur Chanson Kabyle et identité berbère, l’oeuvre de Aït Menguellet en collaboration avec A. Khouas et Les Rois berbères en collaboration avec Thierry Deslot. Journaliste et poète, il a écrit de nombreuses chansons interprétées par plusieurs chanteurs kabyles (Meksa, Djudjura, Les Abranis…).


(Co Thierry Deslot) La Kahena, reine des berbères
(Jeunesse) - Éditions Paris-Méditerranée, Paris ISBN : 2-8427-2162-4, 2003
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Présentation

      À la fin du VIIe siècle après J.-C., lorsque après plusieurs tentatives infructueuses, les Arabes repartent à l’assaut du Maghreb, avec une armée commandée par Hassan Ibn-Noomane, ils se heurtent une nouvelle fois à la résistance berbère. C’est une reine de l’Aurès, Dihya, surnommée « la Kahena » qui est l’âme de cette résistance. Elle combat énergiquement et tient en échec les Arabes, mais elle finit par être vaincue et capturée. Elle demeure vivante dans la mémoire de tous les Berbères.



(Co Thierry Deslot) Les rois berbères
(Jeunesse) - Éditions Paris-Méditerranée, Paris ISBN : 2-8427-2119-5, 2001
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Présentation

      Au IIIème siècle avant J. -C. l’Afrique du Nord est divisée en plusieurs royaumes : sur l’un d’eux, près de Carthage, règne Gaïa. Après lui, vont se succéder cinq grands rois dont la vie, les actions remarquables, les batailles fabuleuses, leurs luttes contre l’envahisseur romain ont forgé le mythe des "rois berbères". Personnages de légende, mais aussi hommes déterminés, ils n’eurent d’autre désir, d’autre ambition, que de s’affranchir de l’occupant et de donner, au fil des siècles, une identité à leur peuple.
      Massinissa, le guerrier rusé, fils de Gaïa, prince amoureux de la belle Sophonisbe, il l’empoisonnera par amour. Couronné par Scipion, il est le premier à organiser son royaume. Jugurtha, le roi conquérant qui sera trahi, livré aux Romains et assassiné au terme d’une vie rythmée par les victoires et les défaites sur les champs de batailles. Juba Ier, l’adversaire de Jules César. En 47 av. J. -C., quand le général romain débarque en Afrique, Juba Ier, après un dernier combat, refusant de finir enchaîné au char de César, demande à son esclave de l’achever.
      Juba II, le roi lettré. Elevé à Rome par la nièce de César, le jeune prince reçoit une éducation raffinée. A quinze ans, il épouse la belle Séléné, fille de Cléopâtre. Devenu roi de Maurétanie, le souverain berbère s’attachera à développer les arts dans son royaume. Ptolémée, son fils, sera le dernier roi berbère. Contraint par Caligula de s’installer à Rome, Ptolémée sera mis à mort à Lyon après une cérémonie grandiose aux arènes. Les Romains s’emparent alors du royaume de Maurétanie.

 



(Co Arezki Khouas) Chanson kabyle et identité berbère: L’oeuvre de Lounis Aït Menguellet
(Essai) - Éditions Paris-Méditerranée, Paris ISBN : 2-8427-2056-3, 1998
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Mouloud Feraoun

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Presque un demi-siècle après son assassinat, Mouloud Feraoun fait toujours l’objet de travaux universitaires relatifs à la critique littéraire pure ou à l’histoire de la guerre de Libération algérienne. Il y a deux ans, un roman posthume de Feraoun a été publié en Algérie sous le nom “La Cité des roses’’.  Des chercheurs portés sur la poésie de Si Mohand U M’hand continuent à s’inspirer de la traduction qu’en a faite Feraoun dans un livre publié aux éditions de Minuit. Une traduction du “Fils du pauvre’’ a été réalisée en 2004 par un féru de Feraoun.

En tout cas, depuis sa disparition,  l’“instituteur du bled’’ n’a jamais cessé d’être au centre d’intérêt de personnes, cercles universitaires ou institutions académiques pour ce qu’il représente dans le monde de la littérature, dans le témoignage sur la guerre de Libération et dans l’univers de la culture kabyle.

Trois jours avant la signature des Accords d’Evian qui allaient mettre fin à la guerre d’Algérie, l’Armée de l’Organisation Secrète (OAS), farouchement opposée à toute idée de l’indépendance de l’Algérie, prit d’assaut, le 15 mars 1962, le Château-Royal à El Biar où s’étaient réunis les inspecteurs des Centres sociaux, un organisme crée par Jacques Soustelle avec l’assistance de Germaine Tillion. Les assaillants firent sortir six personnes en les appelant par leurs noms pour les aligner face à un mur et les fusiller. Les six inspecteurs sont : Mouloud Feraoun, Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hamoutene et Salah Ould Aoudia. 

Ces inspecteurs faisaient partie de ceux qui espéraient fonder un dialogue culturel entre les communautés en présence en aidant les plus pauvres et les plus démunis. Ils voulaient servir de passerelle entre ceux que l’histoire et les vicissitudes de la vie opposaient par les armes. Une entreprise humaniste bâtie sur la fraternité et la paix. Ils étaient sans aucun doute les victimes expiatoires d’un ordre violent, imparable et irrésistible inscrit sur le fronton d’un pays qui n’avait d’autre alternative pour accéder à sa liberté que l’ultime solution : la révolte armée. Les Ultras ne pouvaient imaginer un seul instant, qu’après 132 ans d’occupation, de jouissance de privilèges et de négation de l’indigène, il puisse surgir un nouvel ordre qui redonnerait la dignité aux autochtone et la parole aux gueux.

Dans une lettre à Emmanuel Roblès, écrivain et ami de M. Feraoun, Ali Feraoun écrit à propos de son père, le lendemain du drame : «Je l’ai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, une centaine, comme lui, sur les tables, sur des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table».      

 

La rançon de l’intelligence et de l’humanisme

Jean Amrouche, moins d’un mois avant sa mort le 16 avril 1962, écrivait dans un message : «Traîtres à la race des seigneurs étaient Max Marchand, Marcel Bassset, Robert Eymard, puisqu’ils proposaient d’amener les populations du bled algérien au même degré de conscience humaine, de savoir technique et de capacité économique que leurs anciens dominateurs français. Criminels, présomptueux, Mouloud Feraoun, Ali Hamoutene, Salah Ould Aoudia qui, s’étant rendus maîtres du langage et des modes de pensée du colonisateur, pensaient avoir effacé la marque infamante du raton, du bicot, de l’éternel péché originel d’indigénat pour lequel le colonialisme fasciste n’admet aucun pardon. Voilà pourquoi les six furent ensemble condamnés et assassinés par des hommes qui refusent l’image et la définition de l’Homme, élaborées lentement à travers des convulsions sans nombre par ce qu’il faut bien nommer la conscience universelle». 

Dans l’introduction à la réédition par l’ENAG de “L a Terre et le sang’’, Mouloud Mammeri écrivait à propos de l’assassinat de Feraoun : «Le 15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où, avec d’autres hommes de bonne volonté, il travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les alignés contre le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou. Pour toujours ? Ses assassins l’ont cru, mais l’histoire a montrés qu’ils s’étaient trompés, car d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous».

Le fils de Salah Ould Aoudia, Jean-Philippe, ne cesse, lui, de chercher la vérité à propos de ce massacre et de réclamer que justice soit faite. En 1992, il fit paraître un livre intitulé : “L’Assassinat de Château-Royal’’ (éditions Tirésis) du nom du lieu qui abritait les Centres sociaux. Dans une contribution qu’il a faite à l’ouvrage collectif  “Elles et Eux et l’Algérie’’ (éditions Tirésias-2004), il note : «Le massacre des Centres sociaux éducatifs est un acte dont les tueurs sont tous si fiers qu’à ce train-là tous les sicaires de cette organisation déclareront un jour qu’ils ont tiré  sur les six enseignants des Centres sociaux éducatifs. En toute impunité !

En effet, je ne peux pas, juridiquement, poursuivre un seul de ces onze ‘’salopards’’ qui s’autoproclament assassins de mon père et de ses compagnons. Cette indécente impunité des criminels trouve son origine dans les quelque soixante articles détaillant les lois d’amnistie successives qui témoignent de la bienveillance de la République, sans cesse renouvelée, à l’égard de ceux qui ont pourtant voulu la renverser.

Merci aux généreux dispensateurs d’amnistie….. 

Ces pardonneurs, toutes tendances politiques confondues, animés du seul souci de l’unité de la nation, se sont-ils préoccupés de ce que pouvait ressentir les citoyens hostiles à l’OAS et les victimes de cette organisation terroriste ? Et que dire de l’écoeurante complaisance à l’égard des tueurs de l’organisation que celle des médias qui écartent systématiquement le contrepoids que pourraient constituer les témoignages des victimes, face à un Jacques Susini, par exemple, pilier des émissions sur l’OAS et directement impliqué dans le crime de Château-Royal ?

L’affaire du général Aussaresses est significative de la prééminence du bourreau au sein de notre société (…) Eh bien, sans que rien ne nous ait préparé, il a suffi qu’un vieux général borgne proclame haut et fort les multiples exactions par lui commises et ordonnées à ses équipes de “spécialistes en liquidation sommaire’’ pour que l’opinion publique franchisse cet obstacle qu’on pensait insurmontable et admette que la “question’’ préalable avait été restaurée par la France pendant la guerre d’Algérie. La parole du tortionnaire a été plus convaincante que celle du supplicié, de l’intellectuel et de l’historien le plus éminent»

 

Mémoire des deux rives

Abordant le volet de l’histoire charrié par le souvenir des six martyrs du Château Royal, Jack Lang dira dans “L’Humanité’’ du 12 décembre 2001 : «C’est pour une façon d’affirmer que c’est événement tragique est une authentique page d’histoire que nous donnons à méditer aux enseignants, aux élèves, à leurs familles, et, au-delà, à l’ensemble de nos concitoyens. Il ne s’agit pas ici de rouvrir le dossier de la guerre d’Algérie ni de raviver les conflits et les antagonismes. Jamais, en outre, l’Éducation nationale n’a eu et n’aura une conception justicière de l’histoire. Mais, nous souhaitons rappeler fortement aujourd’hui que l’histoire est faite de l’expression, de la confrontation, de la circulation et de la reconnaissance mutuelle des mémoires». Il ajoutera que cet hommage est «surtout pour l’Éducation nationale une façon de rappeler que des figures venues des deux rives de la Méditerranée, notamment dans le domaine de l’enseignement, n’ont jamais cessé d’œuvrer au rapprochement des deux peuples de France et d’Algérie (…) Leur message de dignité personnelle et sociale, d’intelligence du monde et de formation des êtres, était inscrit dans les plus fortes valeurs éducatives, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, car éduquer, c’est ouvrir intelligemment à la vie, par le savoir et l’envie de progresser ensemble».                                  

Mouloud Feraoun a eu beaucoup d’entretiens avec des journalistes ou des écrivains illustres à l’image d’Albert Camus. Il a même un enregistrement à la télévision (ORTF) datant de la fin des années 50. Pour un homme de lettres, cela fait partie des activités ordinaires liées au métier tendant à susciter débats et controverses et allant, aussi, dans le sens de la promotion de sa propre production.

Pour Mouloud Feraoun, l’entretien journalistique n’obéit pas à une simple formalité dictée par “le marketing’’, pourtant nécessaire, ni à un ludique échange de questions/réponses. C’est plutôt la continuité, le prolongement de l’homme lucide, humble et humaniste qui s’était investi dans l’écriture, l’éducation des jeunes générations et la promotion des Centres Sociaux. Quatre jours avant le cessez-le-feu, il paya de sa vie sa générosité, son engagement humaniste et son honnêteté intellectuelle. 

Mouloud Feraoun a été un témoin privilégié d’un des conflits les plus sanglants du 20e siècle après les deux Guerres mondiales. Témoin ? Pas seulement. Dans la tourmente indescriptible où il n’y a pas que des héros et des traîtres, l’écrivain devient acteur même si, par des efforts surhumains, il essaie de casser les ressorts de cette dichotomie et de ce manichéisme réducteurs. Pour cela, il suffit de feuilleter le “Journal’’ que Feraoun avait tenu entre 1955 et 1962 pour se rendre compte des déchirements et de la lucidité précoce du fils de Tizi Hibel.  L’environnement journalistique, à la périphérie de la littérature, qui régnait pendant la fin des années 40 et tout le long des années 50 était caractérisé par le réveil de la conscience européenne faisant suite à la déchéance des valeurs humaines et morales ayant marqué la Seconde Guerre mondiale. Les écrits et témoignages relatifs à cette période ont, en quelque sorte, balisé le champs intellectuel de ce que sera l’Europe pendant les décennies suivantes (Coexistence pacifique, Humanisme, lutte contre le révisionnisme en histoire,…).

Les grands auteurs ayant marqué ce bouillonnement médiatico-littéraire étaient, entre autres, Jean Paul Sartre, Albert Camus, André Malraux, Simone de Beauvoir, Raymond Aron, André Gide et François Mauriac (ce dernier était le premier à utiliser, dans le journal “Le Figaro’’ le terme Holocauste, avec grand H, pour désigner le massacre des Juifs par les Nazis. En hébreux, c’est la Shoah ).

Mouloud Feraoun, écrivain “indigène’’, instituteur du bled ayant décroché une place au soleil, ne fait pas partie évidemment de cet “aréopage’’ même s’il est pétri des mêmes valeurs humanistes, laïques et républicaines que ces illustres hommes et femmes de lettres. Comme il l’exprime dans ses œuvres et dans ses entretiens, Feraoun traite de l’homme kabyle, de la Kabylie et de la kabylité en les inscrivant dans la grande épopée de l’humanité avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses grisailles, ses imperfections et son élévation. Cette spécificité/universalité n’est pas familière des esprits engoncés dans la vie mondaine et les airs de villégiature.

 

Les hauteurs se méritent

M.Mammeri s’adresse à Feraoun en ces termes : “Mais, vieux frère, tu en a connu d’autres ; tu sais que pour aller à Ighil Nezman, de quelque côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais aussi que les hauteur(s se méritent. En haut des collines d’Adrar n nnif, on est plus prés du ciel.» Tahar Djaout dira de lui : “Malgré cette carrière brisée (par la mort),M.Feraoun restera pour  les écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert  à la littérature nord africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, M.Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple.

Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est, en réalité, un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et d’honnêteté. C’est pourquoi, cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par “Le Fils du pauvre’’ demeurera comme un sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la reconnaissance. C’est une œuvre de pionnier qu’on  peut désormais relire et questionner’’.

 

Contre la dictature, le fanatisme et le mensonge

Nous avons pu retrouver deux entretiens, séparés par 12 années d’intervalle, que Feraoun avait accordés au journal “L’Effort algérien’’ du 27 février 1953 et à un numéro des “Nouvelles littéraires’’ datant de 1961.

Dans “Les Nouvelles littéraires’’, Feraoun répond à la question ; “Quel est le problème de notre époque qui vous préoccupe le plus ?’’ «Le plus important, dit-il, paraît être celui de la liberté et de la dignité de l’homme qui suppose, pour être réglé, que soit réglé avant lui et en toute urgence le problème de la faim et de l’ignorance. Mais, singulièrement, la paix du monde est toujours troublée ou dangereusement menacée par ceux-là mêmes qui proclament chaque jour leur désir et leur intention de résoudre cet important problème de la liberté et de la dignité de l’homme» 

A la question «La mort vous obsède-t-elle ?», Feraoun répond avec une déconcertante lucidité : «J’y pense quotidiennement ;elle ne m’obsède pas. L’obsession de la mort a inspiré  de belles pages à Pascal sur le ‘’divertissement’’, mais un homme raisonnable n’a aucune inquiétude».

“J’ai 48 ans. J’ai vécu 20 ans de paix. Quelle paix ! 1920-1940. Et 28 ans de guerres mondiales, mécaniques, chimiques, racistes, génocides. Non, vraiment, on ne peut pas être optimiste sur l’avenir de l’humanité. On en arrive à penser constamment à la mort, à l’accepter dans sa nécessité objective. Encore un fois, il ne s’agit pas d’obsession». 

Quel est le personnage historique que déteste le plus Feraoun ? Dans sa réponse, il ne désigne personne en particulier, mais il s’en prend à des catégories, à des vocations : «Les prophètes et leur fanatisme, les dictateurs et leur sectarisme, les politiciens et leurs mensonges».

 

Le message du roman selon Feraoun

Concernant la littérature proprement dite, Feraoun donne son avis sur le roman : «Pour moi, le roman est l’instrument le plus complet mis à notre disposition pour communiquer avec le prochain. Son registre est sans limite et permet à l’homme de s’adresser aux autres hommes : de leur dire qu’il leur ressemble, qu’il les comprend et qu’il les aime. Rien n’est plus grand, plus digne d’envie et d’estime que le romancier qui assume honnêtement, courageusement, douloureusement son rôle et parvient à entretenir entre le public et lui cette large communication que les autre genres littéraires ne peuvent établir (…) Le romancier, comme le poète et le peintre est digne d’envie. J’aime conter.

J’ai peut-être du talent. Je voudrais bien me croire doué. Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup de choses à dire et tout le reste de ma vie pour cela. La somme d’efforts que  mes ouvrages exigeront de moi sera toujours compensée par la joie que j’éprouverai à les écrire. J’écris donc d’abord pour moi. Mais, mon secret espoir est que cela touchera un jour quelqu’un ou beaucoup d’autres.                               

Dans “L’Effort algérien’’, Feraoun parle de sa première expérience littéraire, de lui-même et de ses moments d’écriture :

«J’ai écrit “Le Fils du pauvre’’ pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être. Je suis très attaché à ce livre, d’abord je ne mangeais pas tous les jours à ma fin, alors qu’il sortait de ma plume ; ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens.

Le succès qu’il emporté m’a encouragé à écrire d’autres livres (…) Il faut ajouter ceci : l’idée m’est venue que je pourrais essayer de traduire l’âme kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Le domaine qui touche l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible.»

Quand et comment Feraoun écrit-il, sachant qu’il est d’abord un fonctionnaire de l’enseignement ? «Je consacre ma journée à ma tâche professionnelle. J’écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatre pages, sauf quand l’inspiration me fuit. Dans ce cas, je n’insiste pas.

Je commence par établir une grossière ébauche du livre. Et c’est en écrivant que j’ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais, au fur et à mesure qu’avance le travail, survient des scènes et des situations que je n’avais pas prévues.» 

Feraoun parle des livres qu’il aime lire : “J’ai beaucoup  lu, et de tout. Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l’écrivain a essayé d’interpréter l’homme dans toute sa plénitude. Car, l’homme n’est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L’écrivain, voyez-vous, n’a pas le droit de parler des hommes à la légère». 

D’une probité exemplaire et d’une honnêteté intellectuelle rarement égalée, Mouloud Feraoun a été l’un des premiers qui ont placé la kabylité dans l’orbite de l’universalité et qui ont porté un regard humain et lucide sur sa société et les forces prométhéennes qui la travaillent. Enfin, en matière d’esthétique de l’écriture, il aura été une école que beaucoup d’autres écrivains du Maghreb ont essayé de faire leur. 

Après l’avoir adopté dans toute sa dimension au début de l’indépendance, l’école algérienne du 3e millénaire a tourné le dos au “Fils du pauvre’’, comme elle a tourné le dos aux valeurs humaines, républicaines et modernes qu’il incarnait. Seuls quelques enseignants, dans leur “solitude pédagogique’’, continuent amoureusement à dispenser les belles et bénéfiques pages de Fouroulou.      

 

Feraoun dans la langue des siens

Plusieurs tentatives, les unes plus heureuses que d’autres, de traduire Mouloud Feraoun dans la langue des siens, le kabyle, ont été faites par des amateurs, des dilettantes ou des passionnés du verbe kabyle. Il semble que le premier élan primesautier des traducteurs du français au kabyle aille toujours vers les œuvres de Feraoun.

Les raisons sont sans doute nombreuses : style réaliste et processus narratif qui offrent plus de facilité, cadre du déroulement des romans de l’auteur (Kabylie) et surtout une certaine âme kabyle, une authenticité que l’on retrouve aussi bien dans le décor et les scènes que dans la langue elle-même. 

Au début des années 1990, j’ai personnellement engagé un travail de traduction avec le peintre Tighilt Rachid du village d’Agouni n’Teslent dans un cadre un peu spécial : il s’agit de la bande dessinée. Mordu du dessin et des phylactères, Rachid forma le projet de soumettre “La terre et le sang’’ à l’architecture et aux dialogues de la bande dessinée. Je me souviens que pour trouver l’équivalent du verbe “se terrer’’, il a creusé dans sa fertile cervelle de montagnard quelque trois ou quatre jours.

Il n’accepta aucune approximation convaincu que l’équivalent existait. Quelle ne fut sa joie le jour il me l’annonça dans son salon familial qu’il avait transformé en atelier de peinture. Chacun ayant eu par la suite son parcours particulier, le projet tomba à l’eau.

L’on a eu vent d’autres projets de traduction, à l’exemple de celui de Ferhat Mehenni, sans que cela aille jusqu’à la publication.

La première traduction mise en vente, c’est celle réalisée par Moussa Ould Taleb, “Mmis n igellil’’, sortie la première fois (en 2004) aux éditions du HCA et que nous avions présentée dans la “Dépêche du Livre’’ du 3 mars 2005, et la seconde fois aux éditions “L’Odyssée’’ de Tizi Ouzou en 2006 et que notre confrère Aomar Mohellebi présenta dans la ‘’DDK’’ du 6 avril 2006. L’auteur de la traduction, Moussa Ould Taleb, amoureux des écrits de Feraoun, est originaire d’Agouni n’Teslent (Aïn El Hammam) et vivait sur un fauteuil roulant à Draâ Ben Khedda jusqu’à sa mort le 4 février 2007 à l’age de cinquante ans. 

Dans la présentation de la première édition, nous écrivions : «Dans cette entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier, qui mieux que l’œuvre de Feraoun se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou “respire’’ partout la Kabylie mais aussi la langue kabyle. 

Les lecteurs kabyles du “Fils du pauvre’’ ou des “Chemins qui montent’’ se retrouvent aisément non seulement en raisons des scènes et tableaux auxquels ils ont affaire, mais également en raison d’une langue française au travers de laquelle défile en filigrane la langue kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures à la manière de l’écrivain lui-même, situé dans un évident déchirement, à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. 

Cette fidèle dualité lui a valu non seulement des inimitiés, mais aussi, fatalement, l’irréparable verdict de l’extrémisme ayant conduit à l’assassinant de l’écrivain humaniste.

Le travail accompli par Moussa Ould Taleb en traduisant en kabyle un des piliers de la littérature algérienne d’expression française a le grand mérite d’ouvrir la voie vers cette “restitution’’ légitime de l’univers de Feraoun, Mammeri, Ouary, et pourquoi pas de Dib et Kateb.

On peut largement admettre comme percutante la traduction dès le moment où la simplicité et la rigueur ont visiblement présidé à cette entreprise. Il s’agit de Taqbaïlit timserreht (kabyle courant), avec une dose gérable et acceptable de néologismes.

Au moment où la langue berbère voit son importance s’accroître dans l’institution scolaire, et au moment où les supports technologique de la culture moderne commencent à prendre en charge la culture berbère, la production des textes comme de Moussa Ould Taleb revêt un caractère stratégique. Il s’agira de fournir à l’école un support narratif de qualité en langue berbère, un domaine très déficitaire jusque-là, et de “meubler’’ les instances de création audiovisuelles en produits littéraires de fiction». 

 

Amar Naït Messaoud 

 

iguerifri@yahoo.fr 

 

Source : La Dépêche de Kabylie

Jean El Mouhoub Amrouche

Élevé dans une double culture, berbère et française, Jean El-Mouhoub Amrouche, né dans une famille kabyle chrétienne, le 6 février 1906, à Ighil Ali, définissait ainsi son hybridité : « Je suis le témoin d’un phénomène assez singulier, le résultat d’une greffe de culture française sur un rameau jailli de la plus ancienne souche humaine de l’Afrique du Nord (…), et l’on peut voir en moi, unies d’une manière particulièrement intime, la France et l’Afrique d’une manière si intime qu’il m’est impossible de démêler ce que je dois à l’une et à l’autre. » En dépit du confort que lui offrait sa flamboyante destinée d’intellectuel ayant forcé le respect de sommités littéraires, tels André Gide, François Mauriac, Jules Roy, Paul Claudel, Guiseppe Ungaretti, Jean Giono et d’autres encore, il est resté viscéralement attaché à sa mère-patrie, l’Algérie. « L’Occident, avec toutes ses séductions, ne réussit pas à nous assimiler vraiment, à nous faire oublier notre terre, notre langue et le devoir envers nos frères moins favorisés », témoigne sa sœur Marguerite-Taos Amrouche dans un long texte intitulé Le bien et le mal sont frères (1969), en réponse à une analyse de Jean Déjeux, jugée tendancieuse sur le sentiment religieux dans l’œuvre de son frère. 
Les moissons d’exil d’une fabuleuse saga

Un mois après l’assassinat de Mouloud Feraoun, Jean El Mouhoub Amrouche meurt d’une leucémie le 16 avril 1962.

Ce grand écrivain, à qui revient le mérite de sonder dans les profondeurs de la culture kabyle orale les raisons d’un salut individuel et collectif et la rampe de lancement d’une nouvelle réflexion sur la réhabilitation et la libération de l’être, est aussi un grand poète qui, dans l’univers francophone de son époque, s’est imposé d’une façon magistrale.

Même si l’élite et le monde associatif de Kabylie rendent régulièrement hommage à l’auteur de ‘’L’Éternel Jugurtha’’, il n’en demeure pas moins que l’effort demeure insuffisant d’autant plus que les structures officielles de l’État n’ont pas encore pris en charge, ni par la symbolique ni par des manifestations littéraires ou culturelles, cette figure exceptionnelle du paysage culturel et historique algérien. L’intérêt que présente Jean Amrouche pour l’Algérie se trouve inévitablement multiplié par les autres membres de la famille qui, à un niveau ou un autre, ont apporté leur pierre à l’édifice culturel kabyle et algérien. Il s’agit en fait de la saga des Amrouche où les figures les plus emblématiques sont Fadhma Ath Mansour (la mère de Jean El Mouhouv et auteur de ‘’Histoire de ma vie’’) Taous Amrouche (sœur de Jean, première romancière algérienne de langue française, anthropologue et chanteuse).

Lui qui a lutté à sa manière pour l’indépendance de l’Algérie mourut un mois après le cessez-le-feu et deux mois et demi avant la fête de l’Indépendance. " Jean Amrouche compte parmi les premiers intellectuels qui se sont exprimés sur l’Algérie colonisée par la France, et plus particulièrement sur la position de l’intellectuel dans le drame algéro-français ", écrit Tassadit Yacine dans La Tribune du 17 avril 1999. Elle ajoute : " Autrement dit, Jean Amrouche qui, dans ses écrits, avoue son ambiguïté, va se dire, se dévoiler, car les deux pays dont il se réclame au plan de la culture, et donc de l’identité, vont vivre dans l’affrontement, en particulier après 1954, avec le début de la guerre d’Algérie ".

Poète et essayiste accompli, ayant fréquenté les grands penseurs et écrivains du 20e siècle- il a eu même avec certains d’entre eux (à l’image de Paul Claudel et André Gide) des entretiens radiophoniques devenus historiques- Jean Amrouche était un artisan sincère d’un dialogue franco-algérien.

Il agit dans le sens de la modération, mais sera déçu par l’incompréhension, l’intransigeance et les atermoiements des milieux officiels français qui rendent chaque jour un plus intolérable le joug de la domination coloniale qui ligote tout un peuple évoluant rapidement sous le pression des événements. Amrouche se découvre irréductiblement algérien. Déjà, en 1946, cherchant à définir le tempérament maghrébin, il a intitulé son essai sur le génie africain L’Éternel Jugurtha, en référence à l’ennemi des Romains, figure de la résistance et de la révolte.

En 1958, il prend parti avec éclat, mais non sans profond déchirement, pour l’insurrection algérienne par des conférences et de nombreux articles publiés dans la presse. D’après le professeur Henri Lemaître, ses derniers poèmes- des ‘’chants de guerre’’- dénoncent le mirage d’une impossible intégration qui l’a exilé de sa seule patrie, l’Algérie. 

 

Promis à une existence dépareillée

 

Jean El Mouhoub Amrouche est né le 7 février 1906 à Ighil Ali, dans la tribu des Ath Abbas, dans la wilaya de Béjaïa. Avec son style iconoclaste, Abdelkrim Djaâd, issu du même village que la famille Amrouche, parle ainsi de la venue au monde de Jean : " Février 1906, Fadhma avait gâché cet hiver-là. Ni la récolte satisfaisante d’olives, ni les amandiers qui précocement éclataient en fleurs blanches n’arrivaient à nourrir la chronique. Dans les oliveraies et les chemins vicinaux, à l’estaminet du village et dans l’entrepôt boueux du pressoir, une seul attente préoccupait les paysans madrés et les femmes vipérines. Celle de l’enfant qui va naître. Un monstre attendu qui jaillira d’un ventre infâme. Celui d’une chrétienne kabyle, Fadhma Aït Mansour Amrouche. Une gosse décharnée, bâtarde de son état, qui naquit au siècle dernier sur le versant nord du Djurdjura. Autre enfant de la honte recueillie à l’heure aurorale, sous un olivier noueux, par des Sœurs-Blanches qui la baptisèrent sous le prénom de Marie. Fadhma, enfant illégitime dans une Kabylie bigote, devint donc chrétienne sans le savoir (…) Février 1906, et Ighil Ali attendait dans ce silence enveloppant qui ne fut déchiré que le 7 par les cris d’un enfant nouveau parce qu’il s’appellera Jean et accessoirement El Mouhoub.

Premier enfant qui portera un prénom étrange comme une verrue de la grosseur d’une bille sur le visage.

Les Kabyles d’en haut, murés dans l’islam, gémissaient et se lacéraient les joues et la poitrine. Ceux d’en bas, une poignée, promus fraîchement à une chrétienté factuelle, buvaient leur honte en s’en allant tête baissée, par une venelle, vers la petite chapelle qui faisant sonner les mâtines

 

De Tunis aux cimes de reconnaissance intellectuelle

 

La famille Amrouche émigre à Tunis où le père Belkacem trouva un emploi dans les chemins de fer. Jean entame ses études au collège Allaoui. Par la suite, il entrera à l’École normale de Saint-Cloud. En 1930, il devient professeur et exerce à Sousse où il aura comme élève le grand écrivain juif tunisien Albert Memmi.

On trouve, dans un roman de ce dernier, sous le titre La Statue de sel, la trace de Jean Amrouche sous le nom de Marrou. Il donnera des conférences au Cercle de l’Essor à Tunis et liera une forte amitié avec Armand Guibert avec il voyagera dans plusieurs pays d’Europe. Guibert publie en 1985 aux éditions Gaston Lachurié à Paris une belle biographie de Jean, riche en renseignements, intitulée Jean Amrouche (1906-1962) par un témoin de sa vie.

En 1943, Jean Amrouche entre au ministère de l’Information à Alger, puis à la Radiodiffusion française. La même année,  sous le patronage d’André Gide, Amrouche fonde avec Lassaigne la revue L’Arche.

Il se retrouvera en 1945, directeur littéraire des éditions Charlot et, en 1958, rédacteur en chef du journal parlé de l’ORTF. Dans une émission qu’il animait à la radio sous le titre ‘’Des idées et des hommes’’, il aura des entretiens célèbres et de haute facture avec des écrivains et des penseurs qui ont marqué leur époque, à l’exemple de François Mauriac, Paul Claudel, André Gide, Giuseppe Ungaretti. À cause de ses positions politiques en faveur de l’Algérie combattante, il fut contraint de démissionner des services de la radio en 1959. il servira de médiateur entre le général de Gaulle et Ferhat Abbas, président du GPRA. Mort le 16 avril 1962 d’une leucémie, il fut inhumé à Sargé-sur-Braye, dans le département de Loir-et-Cher.

Dans l’ouvrage collectif Hommes et femmes de Kabylie (Edisud-2001) dirigé par Salem Chaker, Daniel Morella, professeur à l’université de Leyde/INALCO-CRB, écrit à propos de Jean Amrouche : " C’est de sa mère et de sa famille maternelle que lui vient la sensibilité au langage poétique : sa grand-mère Aïni se rattachait à une famille d’aèdes de Taourirt-Moussa-Ouamar, et elle avait transmis à sa fille Fadhma les chants, les poèmes et les contes du pays Zouaoua. Fadhma Amrouche, à son tour, léguera à ses enfants, les chants maternels et ceux des Aït Abbas, le pays de la famille de son mari Belkacem, et quelques-uns des du pays des Aït Aïdel où la famille Amrouche avait des biens (…). Le père de Jean qui avait étudié chez les Pères-Blancs et qui s’était converti au catholicisme, fut contraint d’émigrer en Tunisie.

En 1910, sa famille le rejoint, mais en raison de la guerre, ils reviennent à Ighil Ali en 1914. L’année suivante, ils retournent à Tunis où Jean étudie au collège de Saint-Cloud ". Professeur à Sousse, puis à Annaba, il commencera à publier des recueils de poèmes.

 

Au-delà des cruautés, la poésie

 

Les premiers ouvrages de Jean Amrouche (de 1934 à 1939) sont des recueils de poèmes. Cendres paru en 1934 aux éditions Mirages, à Tunis, dans une plaquette de 68 pages. L’auteur s’y révèle un grand poète racé, vigoureux et d’une esthétique fort élevée. " Amrouche a vécu dans le désarroi, le deuil impossible et les déchirements de l’histoire ", écrit Tahar Ben Jelloun dans un article publié par le journal Le Monde.

Aimé Césaire, le grand poète martiniquais mort en 2008 dira de Jean Amrouche : " Sa religion s’appelle poésie (…) Il s’agit, au-delà des cruautés et des mensonges, de l’histoire d’être de la poésie. Pour cela, Jean Amrouche traverse par moments le verbe biblique pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne acquise depuis les siècles à l’Islam ". A l’occasion de la publication, au milieu des années 1980, des textes de Amrouche réunis sous le titre Lettres de l’absent, Ben Jelloun écrit : " Ses Lettres de l’absent sont une douleur vive qui parle de l’enfant orphelin de père, de mère et de patrie. Il y est souvent question d’amour et de source jaillissante. C’est une sorte de journal de quelqu’un qui a tout perdu et se sent riche de tout ce qui loin de son regard. Il attend pour reconquérir l’enfance et le poème nu ".

Son chef-d’œuvre du patrimoine oral, Chants berbères de Kabylie, fut publié en 1939 aux éditions Monomotapa (Tunis). Il s’agit de la traduction de poèmes kabyles chantés, transmis à l’auteur par sa mère, Fadhma Ath Mansour. Ce recueil de poèmes traduits en français continue en quelque sorte les travaux d’un même genre réalisés par des chercheurs ethnologues français ou par des autochtones comme Boulifa, comme il annonce les recherches qui seront faites ultérieurement par Feraoun, Mammeri…, dans le patrimoine oral kabyle. La particularité de l’ouvrage de Jean Amrouche est qu’on n’y trouve pas le texte originel kabyle. C’est grâce aux efforts de Tassadit Yacine que la version kabyle est devenue disponible en même temps que le texte français dans une édition de l’ouvrage chez L’Harmattan en 1986, édition ayant bénéficié d’une préface de Mouloud Mammeri. L’intelligibilité du texte est assurée par des renvois (annotations) réalisés par T.Yacine.

 

Pouvoir d’ébranlement, vertu d’incantation

 

Chants berbères de Kabylie est une œuvre majeure qui allie la sensibilité poétique exacerbée de Amrouche au legs séculaire et authentique de la culture kabyle que lui a laissé comme un testament sa mère, Fadhma Ath Mansour.

Comme l’oiseleur dont parle métaphoriquement Malek Ouary-il capture les oisillons pour les mettre en cage-, Jean Amrouche a recueilli les chants kabyles de sa mère pour les mettre dans cette ‘’cage’’ qu’est la langue française de peur qu’ils ne disparaissent à jamais. C’était aussi une tâche que s’est assignée sa sœur Taos en recueillant de sa mère des contes, des chants et des proverbes qu’elle a consignés dans le célèbre Grain magique.

Dans son introduction aux Chants berbères de Kabylie, Jean Amrouche relève l’importance et l’urgence qu’il y avait à fixer ces odes ancestrales. " Il fallait transcrire et traduire ces chants non seulement parce que leur survie tient au souffle de ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort…Déjà, les coutumes de mon pays natal perdent de leur vitalité. Déjà, la hiérarchie des valeurs, plus implicite qu’implicite, que suppose toute civilisation et nécessaire à l’éclosion d’un art, s’écroule. Le peuple kabyle avait pu garder ses franchises contre tous ceux qui l’avaient soumis. Il résiste mal à la victoire mécanicienne. Ses traditions meurent peu à peu, et avec elle, sa poésie. J’ai voulu contribuer à la sauver ".  Jean Amrouche disait que ‘’le poète est celui qui a le don d’Asefru’’. Dans les Chants berbères de Kabylie, tout en essayant d’être le moins infidèle possible en matière de traduction, le lecteur averti retrouvera la touche personnelle du translateur faite de magie vernale et de richesse métaphorique.

Daniel Morella écrit au sujet de ce travail de recension et de translation: " Si l’on considère les premières publications, on constate que les Chants berbères de Kabylie constituent un moment cardinal de la réflexion de Jean Amrouche sur la poésie, l’oralité et l’écriture et pour sa prise de conscience politique ".

Amar Naït Messaoud


 

 
La plume, la patrie

Exclu de l’histoire officielle, cet intellectuel exceptionnel fut pourtant l’un des premiers à dénoncer fortement et clairement le colonialisme français.

Auto-émissaire discret de ses frères algériens, il a su, malgré une identité complexe, apporter sa contribution à la dynamique libératrice de l’Algérie. Les massacres du mai 1945 à Sétif et Guelma signent la fin des illusions. Sa pensée sera bouleversée à jamais. A Jules Roy, son ami, il écrit, le 4 juin 1945 : « Nous sommes au fond du puits, et je ne sais si un miracle nous permettra d’en sortir. » Il s’interroge sur les raisons irraisonnables donnant le droit du dominant à exterminer les dominés, ses frères, selon une prétendue logique raciste de supériorité. En tant que journaliste, il effectue un périple de Tunis à Alger pendant six semaines, entre juin et juillet 1945. Il en ramène un article inédit de dix pages, refusé par le quotidien Combat, dans lequel il concluait que les émeutes étaient le fruit amer de la famine et d’un sentiment d’injustice et non pas d’une action subversive, prétendument avancée par la propagande coloniale pour justifier l’injustifiable. Il pose la question essentielle : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? » En 1946, il cherche à sortir du confinement en donnant à la revue Temps Présent, un texte de six pages, aux accents alors audacieux, intitulé : « L’Algérie restera-t-elle française ? »

Et il répond, tranchant : « La politique de l’assimilation est hors de saison (…) Désormais, c’est le temps de la justice, non plus de la charité. » Dénonçant le maintien dans une misère végétative des populations, il rappelle que les soldats algériens ayant participé à la libération de la France se sentent comme des « mercenaires étrangers ». Il écrit : « Ce n’est pas à partir de l’émeute qu’il faut poser le problème, mais à partir de la répression. De la haine, on aboutit au désespoir et si la France ignore les frontières des races, des couleurs et des religions, il n’en est pas de même pour les Français d’Algérie chez qui le racisme constitue plus qu’une doctrine : un instinct, une conviction enracinée. ». Au lendemain de la déflagration de novembre 1954, il s’applique avec un rare courage à démystifier l’ordre colonial. En réponse à « La lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle, il prépare une réplique de trois brouillons successifs et l’ébauche d’une « Lettre ouverte » où il tente de porter la voix de l’Algérie opprimée : « L’Algérie n’a jamais existé, dit-on. Mais, elle commence à exister (…). Un refus irréversible s’est produit quand l’espoir et la mystification ont cessé de voiler la réalité. Une volonté, lentement formée, s’est déclarée : celle d’être des citoyens à part entière d’une nation qui entend reconquérir avec sa liberté tous les mythes de son passé (ce que vous nommez images passionnelles) et de renouer avec son destin. C’est peut-être un destin de misère économique. Mais comprendrez-vous que la faim de la dignité puisse être plus impérieuse que la faim du pain ? »

(24 novembre 1955). Il va plus loin, exprimant sa divergence avec Albert Camus, favorable à une Algérie française : « J’ai lu les deux articles sur l’Algérie qu’il a donnés à l’Express. Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond ; à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie (…). En un mot, je ne crois plus à une Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années… » (lettre du 6 août 1955, à son ami, Jules Roy) Sa pensée politique s’aiguise, convaincu que le système colonial ne peut être réformé mais seulement aboli. En septembre 1955, il adresse à Edgar Faure, président du Conseil, une missive et un rapport de 13 pages où il explique l’utopie d’une quelconque idée d’intégration entre Algériens et colons. Selon lui, l’urgence demeure la reconnaissance de la personnalité algérienne.

Il est alors bien parti sur une trajectoire, certes douloureuse, mais féconde de soutien politique à ses frères. Son intervention le 27 janvier 1956, à la salle Wagram à Paris, devant Jean-Paul Sartre, André Mandouze, Alioune Diop, Aimé Césaire, Michel Leiris, membres du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, fera de lui le pourfendeur de l’ordre colonial français. « Il ne saurait être question pour moi de renier, et à plus forte raison de haïr la France, qui est la patrie de mon esprit et, d’une part, au moins de mon âme. (…) C’est contre la France des colonialistes, contre l’anti-France, que les maquisards d’Algérie, mes frères selon la nature, ont dû prendre les armes, ces armes que la victoire seule, la victoire sur l’anti-France, fera tomber de leurs mains », écrit-t-il dans le texte Guerre d’Algérie et colonialisme : quelques raisons du maquisard. (1956)

Solitaire, mais solidaire

Porte-voix des Algériens, il défend avec courage leur brûlant désir d’émancipation dans un texte intitulé Un Algérien s’adresse aux Français. (1957). Il affirme : « Les musulmans d’Algérie ne veulent plus qu’on parle d’eux à la troisième personne, ils veulent parler d’eux-mêmes à la première personne, dire je, nous en tant que personnes libres et constituant un peuple libre. Ainsi, l’insurrection algérienne n’est rien de plus, ni de moins qu’une affirmation d’existence… » Infailliblement solidaire du destin tragique d’un peuple, il trouve dans la générosité des siens le soutien indéfectible. « … A Tunis, ceux qui ont fait des années de prison, qui ont affronté la mort mille fois m’ont réservé l’accueil le plus chaud, à moi qui ne serait jamais des leurs. Ils m’ont donné la plus belle récompense : ils ont lu mes articles (il y en a peu) dans le maquis et ils m’ont dit : Tu as touché juste. Tu as dit ce que nous avons dans le cœur et que nous ne savions pas dire. Et j’ai senti que ma vie, mes efforts souterrains pour comprendre, mon cheminement solitaire vers je ne sais quoi, mes chances, mon privilège, la grâce que j’ai reçue ; oui, j’ai senti tout à coup que cela était justifié. Je n’ai pas trahi leur combat… » (lettre du 17 décembre 1957 à une fidèle auditrice de son émission « Des idées et des hommes »).

Il tente de lui expliquer « les raisons de la révolte » dans une autre correspondance : « Il faut comprendre que le peuple algérien n’a pris les armes qu’après avoir épuisé tous les moyens pacifiques de se faire entendre. Que la révolte, expression claire d’une revendication fondamentale, s’est vu opposer l’emploi de la force. Qu’aucun homme politique français (…) ne l’a prise en considération et n’a voulu l’entendre comme un langage, comme l’expression d’un terrible désespoir et d’une espérance nouvelle. Pas de problème politique, disait-on. » Le 11 janvier 1958, il publie dans Le Monde, « La France comme mythes et réalités, quelques vérités amères », texte refusé par l’Express. Etalant son talent de polémiste, il y dénonce, sans ménagement, « la France coloniale, raciste (…) qui se croit institutrice des peuples ». Une condamnation sans équivoque. Désormais, il n’est plus cloîtré dans ses confidences intimistes.

Sa plume crache du feu. Il aura cumulé plus de 60 articles dans la presse politique et plus de 20 émissions radios, indique Réjane Le Baut, auteur de Jean El Mouhoub, Algérien universel. Fin connaisseur des arcanes politiques françaises, il rappellera aux siens que toute issue ne saurait se résoudre sans le général de Gaulle, capable à ses yeux d’accélérer la fin du conflit. Il espère même voir la France de « l’Evangile de la fraternité des peuples et de l’égalité des chances », en compagnie des Algériens, se soulever contre la France coloniale. Une pensée qu’il exaltera lors d’une tournée de conférences à Rabat : « Ce que nous attendons, que nous espérons, dans une foi inébranlable, ce n’est pas une victoire contre la France, mais une victoire commune sur le colonialisme, la libération commune de l’Algérie et de la France, par la victoire que la France remportera sur elle-même. » Cet engagement, il le payera cher : rupture avec sa belle-famille et ses amis, renvoi de la radio française sur ordre du premier ministre, Michel Debré, et menaces de l’OAS. Son émission sera purement supprimée quinze jours plus tard. Toutefois, il reste un homme aux « fidélités antagonistes ». « Je plains de toute mon âme la France et surtout ces Français d’Algérie qui perdront tout, qui seront un jour obligés, sans qu’on les chasse, parce qu’ils ne pourront pas vivre dans une Algérie indépendante, de quitter le ciel d’Afrique, et qui découvriront que la France n’est pas leur patrie », écrit-il dans une lettre prémonitoire à la même auditrice.

(29 septembre 1957) Sa vision de l’Algérie indépendante se fonde sur la construction d’une société plurielle. « Je suis persuadé qu’il y aura un Etat national algérien, laïc et démocratique et social, et qu’en définitive, le moment venu, les Algériens auront à se pencher sur un seul statut, l’Algérie algérienne, partie commune de tous les Algériens. » (article « Le prix de la paix » in Démocratie, 10 mars 1960). A partir de ce postulat, c’est toute la question des fondements de l’Etat-nation de l’Algérie indépendante qu’il a posée, il y a plus de 50 ans. Interrogations restées sans réponses : « Musulmans, chrétiens, de toutes les confessions, juifs et non incroyants, tous s’ils voulaient se donner la peine de remonter aux sources de leur vie religieuse et morale, se sentiraient unis dans le service d’un même idéal. Car ils sont, sans exception, qu’ils en aient ou non conscience, des fils spirituels d’un même père, le Père de la foi par excellence, Abraham, dont l’héritage demeure indivis… », plaide-t-il dans son journal intime.

Poète de l’Algérie immémoriale, Jean El-Mouhoub Amrouche, décédé le 16 avril 1962, ne sera ni l’ambassadeur au Vatican de l’Algérie indépendante comme le lui promettaient les responsables du FLN, encore moins l’ambassadeur de la France en Algérie comme l’espérait de Gaulle. Toutefois, il sera tenu informé par de Gaulle lui-même de l’aboutissement des négociations d’Evian. Plus de 48 ans après sa disparition et l’accession de l’Algérie à son indépendance, ce « voleur de feu », comme aimait à le qualifier Mohammed Dib, reste injustement banni dans sa patrie. Son nom ne figure pas encore parmi les nationalistes algériens. Ses œuvres, aussi politiques que poétiques, ne sont ni diffusées ni enseignées à l’école ou à l’université. Pourtant, l’auteur de Cendres, recueil de poésie, a consacré sa vie et son œuvre au service d’une seule cause : l’Algérie. Et c’est étrangement en Italie qu’a été institué un prix littéraire en son prestigieux nom. Son retour au « pays natal », comprendre sa réhabilitation dans tous les sens du terme est une nécessité, un devoir de mémoire urgent, pas tant pour lui que pour l’Algérie.

Par Hocine Lamriben

Source : El Watan

 

Kateb Yacine, 20 ans après
Engagement, rébellion et idéal esthétique
 
kateb-yacineLa critique littéraire classique se basant sur le parallèle entre la biographie de l’auteur et son œuvre ne suffira sans doute jamais à épuiser le sujet katébien. Et c’est pourquoi une autre fenêtre lui est ouverte du côté de la critique moderne associant linguistique, mythologie et psychanalyse. Écriture circulaire, hélicoïdale, à la Faulkner,…Moult lectures et interprétations ont été initiées. Mais, ce qui, sur le plan de l’esthétique d’écriture, pourra intéresser et subjuguer le lecteur, ce sont ces images et ces signes que Kateb Yacine met au contact de notre sensibilité comme un flot qui réveille et aiguise nos sens. Il est vrai que son parcours le rapprochera des tréteaux et lui fera abandonner l’acte d’écriture au sens traditionnel. De cette façon –dans l’action théâtrale-, il jugeait qu’il se rapprochait mieux de son peuple.
 

Après avoir fréquenté l’école coranique, K. Yacine entre à l’école française en 1936. Il suit son père dans ses différentes mutations. En 1945, il était en classe de 3e au lycée de Sétif. Il participera aux manifestations du 8 mai et sera arrêté. Sa mère, le croyant tué, sera atteinte de folie et sera internée pendant de longues années.

Expulsé du lycée à l’âge de 16 ans, il part pour Annaba, puis Constantine ‘’avec un grand chagrin au cœur ‘’ à cause de Nedjma, une cousine aimée. Il fait paraître un recueil de poèmes intitulé “Soliloques’’ à l’imprimerie du ‘’Réveil Bônois’’. C’est son ‘’père spirituel’’, Si Mohamed Tahar Ben Lounici qui se chargera de la diffusion de l’ouvrage.

Les librairies de l’époque n’ont pas voulu l’exposer. Chantal Allaf écrivait à propos de la réédition de ce recueil par Bouchene(1991), qui était resté introuvable : “L’éditeur Carvalon était en faillite quand il rencontra ce jeune homme épris de justice, fou de poésie, au comptoir d’un café, qui lui confia ses projets d’écriture”.

Carvalon, peut-être pour faire un dernier pied de nez à l’administration qui l’avait acculé à la faillite, entreprit d’éditer ce jeune poète inconnu. Il lui restait un stock de papier et il imprima “Soliloques” en 100 exemplaires.

Quel panache M. Carvalon et pour votre dernier coup ce fut un coup de maître. ”(Hébdo Libéré- janvier 1992). A leur lecture, on est frappé par la maturité et le talent qui soutiennent ces poèmes d’un adolescent de 16 ans. Révolte, amour, humanisme.

En un mot, Soliloques, ce n’est pas encore Nedjma mais son acte de naissance’’ écrit Kateb Yacine dans son introduction en mars 1988. Poésie en vers libres, on peut la rapprocher des compositions de Pablo Neruda ou de Jacques Prévert.

“Pauvres d’un pays de soleil’’

Mais, le style katebien est déjà là, spécifique, ayant son âme et sa personnalité :

 

“ Il est des jeunes bras

Qui sont morts tendus

Vers une mer…(…)

Et ces morts qui ont bâti pour d’autres…

Et ceux qui sont partis en chantant

Pour dormir dans la boue anonyme de l’oubli.

Et ceux qui meurent toujours

Dans la gaucherie des godillots

Et des habits trop grands pour des enfants(…)

Mais les morts les plus à plaindre,

Ceux que mon cœur veut consoler,

Ceux sont les pauvres d’un pays de soleil,

Ce sont les champions d’une cause étrangère,

Ceux qui sont morts pour les autres

ET POUR RIEN ! ”        (in ‘’Soliloques’’)

Au-delà des thématiques consacrées de la révolte et de l’amour, les images et les tableaux poétiques des ‘’Soliloques’’ sont des figures très émouvantes soutenues par des mots on ne peut plus éloquents, pleins de musique discrète et de fragrance hallucinante.

“En des mondes par moi seul parcourus

Glissent des mirages sans nom(…)

J’aime et suis pendu

A des arbres de folie(…)

Enfin, ivre

D’un vin de pensées mortes,

J’ai cuvé ma folie. ”

Prison, poésie et pensée révolutionnaire

Le soulèvement du 8 mai 1945 était vraiment déterminant dans la formation et la personnalité future de notre écrivain. Dans une description de cette journée, il écrit : “Il était à peu prés dix heures du matin. Tout à coup, j’ai vu arriver au centre de la ville un immense cortège. C’était mardi, jour de marché ; il y avait beaucoup de monde, et même des paysans qui défilaient avec leurs vaches…A la tête du cortège des scouts et des camarades du collège qui m’ont fait signe et je les ai rejoints sans savoir ce que je faisais.”

Immédiatement, ce fut la fusillade suivie d’une cohue extraordinaire, la foule refluant et cherchant le salut dans la fuite. Une petite fille fut écrasée dans la panique. Ne sachant où aller, je suis entré chez un libraire : je l’ai trouvé gisant dans une mare de sang. Un ami de mon père qui passait par- là me fit entrer dans un hôtel plein d’officiers qui déversaient des flots de propos racistes.

 Il y avait là mon professeur de dessin, une vieille demoiselle assez gentille, mais comme je chahutais dans sa classe, ayant parlé une fois de faire la révolution comme les Français en 1789, elle me cria : “ Et bien, Kateb, la voilà votre révolution ; alors, vous êtes content ? ”.

 J’ai filé sans répondre. Il y avait partout des soldats en position de tir. Plus question de retourner au collège. Mon père étant gravement malade, j’ai décidé de le rejoindre dans le village de Bougaâ, à 45km de Sétif. ”

Kateb Yacine a été arrêté le 13 mai et conduit vers la prison de la gendarmerie. “Autour de la prison, on entendait les coups de feu ; les exécutions sommaires avaient lieu en plein jour. Devant la mort, on se comprend, on se parle plus et mieux”, écrit-il. Quelques jours plus tard, il a été transféré à la prison de Sétif, puis au camp de concentration, “un immense terrain vague entouré de barbelés, où je suis resté plusieurs mois’’.  A sa libération, Kateb vécut des moments difficiles sur le plan psychologique et social : père malade, mère folle, lui exclu du collège. “Je restais enfermé dans ma chambre, les fenêtres closes, plongé dans Baudelaire’’. Parti à Annaba pour changer d’air, il eut, dit-il, son deuxième choc avec l’amour de Nedjma ; huit mois de bonheur. Mais Nedjma était plus âgée et déjà mariée.

“Séculaires chants d’amour’’

En 1946,  le gouverneur général Chataigneau reçoit Kateb Yacine, recommandé par l’écrivain Gabriel Audisio. Le 24 mai 1947, il donne une conférence à la salle des Sociétés Savantes, à Paris, sur ‘’Abdelkader et l’indépendance algérienne’’. Se souvenant de cette période, Kateb écrivait dans le quotidien Le Monde du 20 novembre 1970 : “Lorsque je vins à Paris pour la première fois en 1947, jeune poète algérien à la recherche d’un éditeur, j’eus pour mécène inattendu un émigré de Kabylie, homme squelettique de haute taille, à la barbe blanche en broussaille.

Il avait épousé, lui, l’exilé analphabète, une noble Française en rupture de ban qu’il appelait ‘madame Jeanne’’, avec une pointe d’humour affectueux(…)Non seulement j’avais chez eux le gîte et le couvert, mais le vieux Si Slimane(s’il est encore en vie, qu’on lui lise ces lignes)poussait la générosité jusqu’à m’offrir en plus du paquet de Gauloises, des journaux et des livres.

Ils tenaient à eux deux, lui crachant ses poumons, elle à moitié paralysée un débit de boissons, rue du Château-des-Rentiers. Ironie de ce nom de rue !Le café, à vrai dire, était une cave humide où ne venaient, dans la journée, que de rares manœuvres, des chômeurs et des invalides. Il s’animait un peu le soir, mais ne s’emplissait qu’en fin de semaine. Il devenait alors un coin de Kabylie. On parlait du pays et de l’indépendance.

Des musiciens errants nous apportaient parfois le cri de la tribu(…)Les émigrés m’apportaient les lettres reçues dans la semaine. Je les lisais pour eux et je répondais sous leur dictée.

Combien ils me brûlaient les 50 centimes si durement gagnés que ces hommes s’obstinaient à mettre dans ma poche en s’excusant de ne pas pouvoir rétribuer plus largement ma besogne de scribe ! Mais ce travail me passionnait. Je devenais leur confident, leur secrétaire de cellule. ”

En 1948, et jusqu’à la mort de son père en 1950, il est reporter à ‘’ Alger-Républicain’’. Compagnon de route du PCA (Parti communiste algérien), il voyage en Orient et ira jusqu’à Tachkent. Il fit un voyage à la Mecque d’où il revient avec un reportage. Il avait écrit de belles chroniques dans ‘’Alger-Républicain’’ comme le texte portant le titre ‘’La porteuse d’eau’’ (1959) :

 “ Je ne saurais dire son nom sans trahir le secret de sa demeure. Elle en pleurerait, sachez-le, la douce habitante du plus ancien taudis de la capitale, la noble porteuse d’eau à l’aube. Détournez-vous quand elle circule ! car, elle n’a jamais pris garde à sa beauté, dans l’impasse où mon cœur ombrageux la poursuit à l’aube, quand la foule décimée gît comme une bête aux dents brisées que terrassent d’interminables couteaux(…)

Mais je veille hargneux à sa porte, enveloppé dans une cuirasse de silence, prêt à de séculaires chants d’amour. Je ne dirai pas son nom : à le prononcer, d’anciennes rancunes pourraient me clouer la gorge ; elle ignore de quel poète elle éveilla la mémoire, celle qui me surprend sur tous les sentiers sait paraître à l’infini de ma prison(…)Je ne dirai pas son nom ; je lui ferai de mes poèmes farouches un ténébreux chemin jusque vers les comètes où rayonnera plus vif qu’un brasier son regard populaire”

Après 1950, Kateb Yacine repart en France où il exercera des petits ‘’boulots’’ y compris celui d’ouvrier agricole en Camargue en compagnie de Malek Haddad. De retour à Alger, il travaillera comme docker.

En 1954, il rencontre le grand auteur dramatique allemand B. Brecht. Il apprend le métier de théâtre avec Jean Marie Serreau qui l’avait découvert à la lecture du ‘’Cadavre encerclé’’ paru dans la revue ‘’Esprit’’(1955). En 1956, parut, aux éditions du Seuil, ‘’Nedjma’’. Les auteurs de l’ ‘’Anthologie maghrébine’’ (Hachette, 1965) notent : “ Kateb Yacine est le chantre halluciné de la geste algérienne. Une passion dévastatrice jusqu’au délire domine l’œuvre : Nedjma, symbole de l’Algérie désirée et déchirée, toujours renaissant de ses agonies. La phrase y est belle et sonore, écrite pour être dite suivant les rites ancestraux. La construction reprend les procédés de la tragédie antique, amplifiant le rôle du chœur. ”

Amar Naït Messaoud

Source : La Dépêche de Kabylie