moh-cherbiAlger, milieu des années soixante-dix. La ville blanche, enivrée de modes d’outre-mer, offre l’illusion d’une vie moderne, acquise au progrès universel. C’était le temps béni des cheveux longs, de l’Ecole encore performante, de la rue plus ou moins laïque, de la prospérité trompeuse qui étale une vie d’abondance… Le temps aussi où l’enthousiasme populaire, floué par les discours démagogiques d’une « Algérie révolutionnaire et invincible », applaudit un régime mystificateur et répressif ; le temps surtout où des luttes universitaires, entre mouvements estudiantins, sont orchestrées par ce même régime à dessein de combattre et d’étouffer toute expression de la culture berbère.

            En vain, car déjà le mouvement pour la sauvegarde et la promotion de cette culture est au cœur de la jeunesse universitaire. Il n’a pas encore une assise, mais il est bien ancré dans une dynamique de lutte que rien ne peut fléchir. Et Moh Cherbi en est un des pionniers.

 

            Image évocatrice que celle du jeune homme franchissant l’enceinte de l’université de Bab ezzouar… Emmitouflé dans un burnous immaculé. Un burnous inséparable de sa personne, tellement il ne le quitte jamais.

            L’accoutrement, porté en plein Alger, relevait, à l’époque, de l’insolite. Bien des badauds sont restés ahuris devant le « montagnard » audacieux, en proie à des interrogations brouillées comme leur personnalité d’Algériens mal définie.

            En tout cas, le jeune Moh n’en a cure. Il n’est ni rétrograde, encore mois un raté de la civilisation. Au contraire ! Porter le burnous à l’université ou dans la rue Michelet, montre tout simplement qu’il contribue au cosmopolitisme ambiant sans renier ses racines. Car, faut-il le souligner, le jeune étudiant en médecine qu’il était, connaît fort bien l’utilité de la science autant que les bienfaits de la civilisation : avant de devenir un « disciple d’Esculape » et de tendre vers le « serment d’Hippocrate », Moh n’a-t-il pas « tété », d’abord, sa langue et sa culture propres, au sein maternel, et pétri sa personnalité, de valeurs ancestrales, au contact des siens ?

            Culture, langue, traditions, valeurs… Autant de composantes qui, au fond, ne font qu’une : son identité. Une identité millénaire, qu’il ne cessera de défendre même au péril de sa vie. Un péril auquel, certes il échappera miraculeusement, mais qui le contraindra irréversiblement à l’exil, depuis 1981.

            C’est dire que si, aujourd’hui, Moh Cherbi est connu en tant que poète, journaliste, enseignant et chercheur en littérature berbère, son itinéraire de militant de la cause amazighe remonte à loin derrière lui, c’est-à-dire jusqu’à son enfance. Tout un combat mené sans relâche, mais sans haine ni violence, (car Moh est un pacifiste, et la violence il l’a plutôt subie), et qui le place au premier rang des initiateurs du mouvement contestataire des années 80.

 

Gestation


            Né à Tizi-Hibel, (village natal de Mouloud Féraoun et de Fatma Aït Mansour Amrouche, situé dans la commune d’Aït Douala), le 29/05/1954, Moh Cherbi y a fait ses études primaires, avant de rejoindre Alger pour le secondaire et l’université.

            Une enfance douloureuse, marquée par la mort du père tombé trop tôt (en février 1956) au champ d’honneur, lui inculque d’emblée l’esprit de lutte : l’enfant ravale ses larmes, cajole le vocable « vava » (père) au fond de son cœur et aiguise sa jeune conscience au contact rébarbatif du sort cruel.

            Ce père, fervent partisan de l’indépendance nationale, qui a fait don de ses biens et de son génie pour armer le maquis kabyle ; ce père estimé par tout le village pour sa générosité et son abnégation, et dont Mouloud Féraoun s’offusque, dans son « journal », de la mort injuste ; ce père n’est jamais revenu de la réunion à laquelle il a été convié par le chef du front. Ce jour-là, une neige mémorable soude les portes de Tizi-Hibel au point, où se hasarder dehors exige des efforts et un courage surhumains. Pourtant, les villageois l’ont fait … pour aller à la recherche de Slimane Cherbi, dont, malheureusement, ils n’ont jamais trouvé la trace.

            Plaintes, cris, détresses, envies, désirs, sont désormais expurgés de leur substrat sentimental pour devenir de simples pensées subjectives, que le jeune Moh confie généreusement … à un cœur de papier. Oui, le cahier est toujours là, un cahier d’écolier aux pages un peu jaunies, mais au secret jalousement gardé.

            Enfant donc éveillé, sa prise de conscience précoce se traduit par le rejet d’un destin fataliste (orphelin de père, à deux ans) qu’il s’est juré de combattre et transcender : « J’étais taraudé par un besoin permanent d’émerger, en m’affermissant socialement par un savoir le plus vaste possible et une connaissance approfondie de ma culture ancestrale », se rappelle Moh.

            Au fait, en avait-il un autre choix ? A moins d’ignorer l’héritage paternel, aucun. Et cet héritage qui se résume à des ouvrages d’initiation sur la langue berbère (morphologie lexicale, syntaxe, littérature …) s’avère une source vivifiante, qui défie toute sécheresse. Moh s’y abreuve. Et depuis, il ne cesse de chercher la rivière-mère qui irrigue les veines de la Berbérie.

            Chant, verbe, parole, échos des siècles éternels, imprègnent l’enfant de Tizi-Hibel. La tradition orale nourrit l’identité , éveille la fibre poétique. Car Moh Cherbi clame déjà : « Sur le sentier ancestral nous poursuivons la marche … »

 

L’engagement


            « Je voulais, coûte que coûte, étudier dans la capitale, car les moyens pédagogiques et les équipements scolaires y étaient à même de dispenser un enseignement efficient ».

            Voilà une confidence qui va, sans équivoque, dans le sens de l’ambition première de l’enfant-poète. Une « vision », pourrait-on dire, tant l’acquisition d’une instruction solide, alliée à une vaste culture, était l’arme indispensable contre les effets pervers des propagandes et discours panarabistes  en vogue : « Mon premier choc, avec cet Alger des années 70, était d’entendre partout parler arabe alors que la quasi-totalité de sa population était kabyle ».

            Réalité amère, révoltante. La déception du jeune homme se meut en résistance : « Mon premier acte de revendication de l’Algérie berbère était de na parler qu’en kabyle, et ce, quel que soit mon interlocuteur ». Ce défi-car s’en était un – relevé, signe son engagement irréversible dans la lutte contre la négation de l’identité et de la culture originelles du pays.

            Elève au lycée Abane Ramdane, il entre au comité culturel, alors noyau local de l’U.N.J.A (Union Nationale de la jeunesse Algérienne), qu’il détourne de sa mission de porte-parole de l’idéologie du pouvoir F.L.N, pour en faire un lieu d’ « apprentissage » et d’expression de la culture berbère. Le charisme et le charme du jeune Moh opèrent sans difficulté au sein de ses camarades algérois. De l’interprétation de la difficulté au sein de ses camarades algérois. De l’interprétation de la chanson kabyle, ils passent bientôt à la conception de pièces théâtrales : « Notre première pièce, jouée en kabyle, nous l’avions adaptée de « La terre et la sang » de Mouloud Feraoun », se souvient Moh Cherbi.

            Bien entendu, ces activités s’élaborent avec une certaine souplesse vis-à-vis de l’administration de l’établissement. A tel point que , lors de l’organisation d’une fête de fin d’année, le proviseur, qui voulait s’assurer de la « conformité » du programme du comité culturel, utilisa une ruse …  qui se retourna contre lui. En effet, il alla directement trouver Moh Cherbi. S’ensuivit, ce dialogue :

 

-          « Monsieur Cherbi, puis-je savoir sur quoi porte le programme de la fête ?

-          Ben notre programme exalte, essentiellement, les hauts faits de notre révolution à travers des « anachides »

-          C’est bien, c’est bien … Mais, à ce propos, avez-vous inclus « Ekker a mmis umazigh » ? sonde malicieusement le proviseur.

-          Heu … non, monsieur le proviseur. On connaît l’air, mais on ne connaît pas les paroles. Si vous les connaissez, peut être pourriez-vous …

-          Vous les écrire ? Bien sûr. Et sur le champ ! ».

 

Et c’est ainsi que, avec la bénédiction  du chef d’établissement lui-même, fut chanté, en toute légalité, l’hymne amazigh sur la scène d’Alger, sous le règne de Boumédiene.

Cependant, sa volonté d’arracher le droit de cité, à la langue berbère, dans cet Alger amorphe, n’atténue en rien sa soif de connaissance. Outre la grande bibliothèque du lycée, il fréquente tous les centres culturels de la capitale pour faire fructifier son savoir et se forger un esprit intellectuel digne de ce nom. Un élan qui s’avère fort payant pour un lycéen : à 14 ans, Moh Cherbi rencontre Mouloud Mammeri. Une ou deux années plus tard, il donne sa première conférence sur la poésie kabyle, au centre culturel bulgare, où un autre jeune lycéen du nom de … Tahar Djaout, présent  dans le public, est venu le féliciter vivement, à la fin. « Nous avions beaucoup parlé poésie, Tahar et moi, se rappelle douloureusement Moh. Et depuis ce jour nous sommes restés très proches. Une forte amitié, brisée, hélas ! par l’assassinat de Tahar. »

A l’université, le combat de Moh passe à un autre stade de son évolution : celui de l’enseignement du berbère.

Il le fait d’abord dans sa chambre, pour quelques uns de ses camarades de la cité universitaire. Mais ses cours ont un tel succès que sa chambre n’est plus en mesure de contenir ses « disciples ». Alors il utilise la bibliothèque et le restaurant universitaires. Avec les excursions hebdomadaires qu’il organise vers Tala Guilef, Tigi’a, Tipasa, Cherchel … les cours de langue s’étendent à l’enseignement de la civilisation et de la littérature berbères.

Et Moh de préciser : «  Pour mieux en imprégner les consciences et stimuler la création, j’organisais, en collaboration avec le comité de la cité universitaire d’El Harrach, des concours de poésie et de littérature, sanctionnés par des prix » 

Parallèlement à ces activités intra-universitaires, il anime une émission médicale sur les ondes de la radio chaîne II, déguisée en cours de vocabulaire berbère.

Cependant, petit à petit, les rencontres et les échanges avec d’autres cités universitaires de la capitale ont fait naître autour de cette culture un engouement insoupçonné : connaître et parler berbère, non seulement ça décomplexe les esprits, mais aussi, implicitement, fait revendiquer la liberté d’expression.

Bien sûr, des tentatives pour discréditer et briser cette mouvance dans son essor sont nombreuses : tous les mouvements et organisations existant dans les cités universitaires, à commencer par la fameuse U.N.J.A et l’islamisme naissant, sont manipulés par le pouvoir à cet effet. Une preuve irréfutable : « Quand les islamistes ont volé le matériel de sonorisation du comité de cité et vidé la bibliothèque de tous ses livres, l’ex-ministre de l’enseignement supérieur, M.Brerhi, alerté par nos soins, nous a mis, nous (le comité de cité) au banc des accusés en allant prier avec les islamistes ». Ce crédit du ministre de la tutelle a conforté et aidé à asseoir l’idéologie islamiste et son organisation effective en milice universitaire, en se rendant, notamment, maître du comité de cité.

Mais les actions de sensibilisation à la cause berbère continuent. Brisée à plusieurs reprises, par l’infiltration d’éléments de la sécurité militaire, l’organisation renaît plus déterminée que jamais. C’est ainsi que, à la veille du Printemps berbère, Alger se trouve déjà en ébullition, haranguée par de jeunes orateurs anonymes, dont Moh Cherbi.

Ce même Moh Cherbi, qui, quelque temps après, a failli payer de sa vie son engagement de berbérisant convaincu. Menacé de mort, il tient tête à ses bourreaux. Résultat, il se retrouve, un soir, à l’hôpital de Belfort, où il est transporté par les pompiers qui l’ont arraché à un massacre certain : «  Des islamistes ont enfoncé la porte de ma chambre universitaire et sont tombés sur moi à coups de chaînes à vélo, de gourdins etc. La facilité avec laquelle mes agresseurs sont arrivés jusqu’à moi m’a ouvert les yeux sur deux choses : l’isolement de mon combat et l’infiltration du mouvement berbère d’Alger par la Sécurité militaire ». Moh Cherbi s’exile.

 

Poète et chercheur

 

Poète né, Moh Cherbi n’a pas de souvenance des prémisses de sa vocation. Il a, comme qui dirait, vagi en vers. « J’ai toujours fait des vers », affirme-t-il sans fausse note.

La poésie, ce « chant profond », comme l’appelle les Espagnols, est, pour Moh, l’humus même de son univers social : école verbale, par excellence, notre patrimoine poétique populaire est, en effet, la clé de voûte de l’art oratoire kabyle et l’expression reine des préoccupations sociales. Et à Tizi Hibel, on ne s’en délecte pas, on s’en nourrit.

Moh s’en gave par la bouche même de sa sœur aînée qui fut, pour ainsi dire, son égérie. Quant aux muses, il les taquine aux carrefours des évènements et aux détours des situations et des scènes de vie, aussi prosaïques soient-elles.

Son premier recueil, intitulé « Les roses de mes saisons », est édité en 1981 à Paris. C’est un florilège de pensées amoureuses, d’où s’exhalent les soupirs et la révolte d’une adolescence usée par le rêve et la désillusion. Ainsi, ce poème :

« Orphelin de l’amour

Exilé du plaisir

Le sort du jaloux

M’a estropié

De cette abjecte vie (…) »

Mais, au fil des années, la poésie de Moh Cherbi, si elle embrasse des thèmes divers, elle se cristallise, pour l’essentiel, autour de la lutte identitaire. Sa passion et sa frénésie verbale de poète engagé, éclatent, sublimes, dans ces vers rebelles du poème qu’il intitule : « Proclame et dit … »

« Parle, dis,

Crie ta liberté

Défie ta peur

Proclame et dis,

Défends la liberté

Et préserve ta dignité (…) »

La poésie de Moh échappe à toute norme. Contrairement à ses premiers jets, imités sur la métrique du vers « mohandien », elle s’illustre par une prosodie atypique (vers libre), où alternent, allègrement, rimes et assonances dans une langue, souvent imagée, allégorique, et dont la vigueur révèle, incontestablement, la pratique d’un initié.

Cela montre aussi, si besoin est, que ce n’est pas par hasard que ses textes sont chantés par des chanteurs célèbres, tels : Les Abranis, Djurjura, Meksa, Agraw, Ouardia etc. des textes, dont certains comme « Massinissa », datant des années 70, étaient déjà dans le ton du mouvement de la chanson engagée.

Peu politique, sur le plat de la publication, mais écrivant à tout bout de champ, Moh Cherbi s’adonne aussi à des recherches sur la littérature berbère, dont les résultats se reflètent aisément dans sa poésie qui, au-delà de sa forme expressive spécifique, véhicule une richesse lexicale et une esthétique littéraire à valeur didactique. Cela dit, notre poète, après s’être investi dans un essai sur « La chanson kabyle et identité berbère », coécrit avec A.Khouas, s’attaque à deux recueils qui verront certainement le jour dans un proche avenir.

 

L’enseignant et le journaliste

 

Le jeune berbérisant de l’université d’Alger, n’a jamais abandonné sa passion et néanmoins combat : il enseigne toujours le berbère dans une importante association française, et ce, depuis vingt ans. « Ce qui ne m’empêche pas, par ailleurs, de donner des cours dans certaines associations berbères, comme celle du Val d’Oise », nous informe Moh.

Journaliste, il a collaboré à maintes publications, dont, entre autres, Alger-infos, Actualités berbères et la revue Awal où il a notamment côtoyé M.Mammeri et Tassadit Yacine. Ses écrits ont toujours reflété sa volonté de pourfendre le mythe d’une Afrique du nord arabo-musulmane, en mettant au grand jour sa berbérité enracinée et plus vivante que jamais. Pour ce faire, il n’hésite pas jusqu’à faire parler, dans des interviews, des personnalités scientifiques telles que : Camille Lacoste-Dujardin (Actualités berbères n°26).

Quant à son parcours radiophonique, qui a débuté à la radio chaîne II, en Algérie, il s’est poursuivi en France d’une manière un peu naturelle : « En arrivant, en France, j’ai tout de suite pu entrer dans une radio libre (Radio-Paris) où j’ai eu une plage horaire de deux heures, temps que je consacrais entièrement à la culture berbère ». Puis ce furent Radio-Tamazight et Radio-Thiwizi, soutenus financièrement par les auditeurs, et que, hélas ! des malversations diverses ont fait disparaître.

A Radio Beur-FM, où il est animateur depuis, maintenant, bientôt une dizaine d’années, Moh Cherbi jouit d’une écoute à la mesure de son aura.

Pourvu d’une verve entrainante, qui laisse couler le verbe plutôt que la parole, Moh Cherbi fait montre d’une maîtrise langagière qui ne souffre ni de concision ni de mesure. Aussi, Forum culturel, son rendez-vous de chaque samedi, est à, juste titre, un vrai carrefour culturel, où s’expriment, dans une atmosphère conviviale et décontractée, des chanteurs, écrivains, dramaturges, poètes, mouvements associatifs, etc. des voix multiples, des accents divers nous rappellent ou nous enseignent, avec Moh Cherbi, que construire une démocratie c’est avant tout libérer la Culture.

Car, conclut Moh, « Notre société regorge de valeurs positives, notre patrimoine est insondable. La langue et la culture berbère gagneraient en modernité, à condition qu’il y ait une véritable conscience berbère qui tranche avec toute conception folklorique de cette culture, et qui combatte la médiocrité morbide qui dangereusement son essor ».

C’est dire si le poète sait de quoi il parle !

 

De Paris, Ahcène Bélarbi