Ce livre, Tamurt imazighen ou Le pays des hommes libres, raconte un pan de l’histoire de la guerre d’Algérie, mais aussi et surtout la place et le rôle d’un homme dans cette guerre : Ali Zamoum. Témoignage sincère et profond d’un combattant authentique de la première heure, il se veut aussi un devoir posthume envers un ami de longue date, Kateb Yacine, qui, de son vivant, exhortait sans cesse Ali Zamoum à écrire ses mémoires. L’hommage de ce dernier à l’écrivain disparu bien avant lui, est rendu, ici, par un effet d’évocation émouvant : au lieu de parler de son ami Yacine, à la troisième personne, et au passé, Ali Zamoum le fait participer au récit dans une complicité intime qui se joue de toute dimension irréelle. Tout au long des pages, Yacine, par la bouche du narrateur, questionne, intervient, nargue, jure… Ou tout simplement écoute.
La vivacité du style, la sobriété des propos ponctués d’anecdotes et d’humour fin, nous transforment, peu à peu, plus en auditeurs qu’en lecteurs.
Dans ce livre, Ali Zamoum nous transporte d’emblée vers les lieux de son enfance. Une enfance douloureuse, marquée, très tôt, par le deuil qui a failli emporter toute sa famille. Il perd, successivement, son père (instituteur), sa sœur aînée, sa mère et son frère, Hamid, tous terrassés par la tuberculose. Lui-même il n’a dû son salut qu’à une longue hospitalisation, à Béni Messous, puis, une intervention chirurgicale (une thoracoplastie), à l’hôpital Mustapha.
Jeune écolier, il se retrouve donc dans le giron de sa grand-mère maternelle, Yemma Hadjila, qui remplit, tout à la fois, le rôle de mère et de père, pour lui et ses deux autres frères, rescapés : Ferhat, le benjamin, et Moh, l’aîné des garçons et futur colonel Si Salah.
Moh devient bientôt secrétaire au centre municipal d’Ighil Imula, nouvellement crée. Clandestinement, il militait déjà au PPA (Parti du Peuple Algérien). Ce grand frère, modèle de courage, de vertu et d’engagement patriotique, fascinait et fascinera Ali Zamoum jusqu’à sa mort.
C’est donc très jeune – après avoir quitté l’école à quinze ans – qu’Ali commence à fréquenter les militants du Parti. Son adhésion ne tarde pas à être effective, et son ascension très rapide : « De simple militant, j’ai bien vite été élu chef de cellule, puis chef de groupe, puis chef de kasma de notre régio.», se rappelle Ali Zamoum, avec un enthousiasme manifeste.
Devenu permanent du Parti, dans les années 49-50, le jeune Ali ne voit pas passer son adolescence et sa jeunesse, vouées à une activité politique intense. La transformation du PPA en MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques), dont l’objectif est la décolonisation du pays, implique une mobilisation sans faille de ses militants, en vue de mener, à travers toute l’Algérie, une campagne de sensibilisation populaire. C’est dans ce contexte que le jeune Ali Zamoum sillonne tous les villages de Djurdjura.
C’est l’époque aussi du foisonnement politique, de formation à la pratique de la guérilla, aux côtés des aînés tels que : Krim Belkacem, Oamrane (dirigeants de la Kabylie), et autres compagnons de lutte, comme Mouh Touil, Ali Mellah, Abdellah Fadhel, Guemraoui…
Avec le CRUA, la gestation du premier novembre 54 prend forme, et touche à son terme avec le FLN. La naissance de l’ALN (Armée de Libération Nationale) se concrétise : «Je me souviens très bien des deux dernières réunions, souligne Ali Zamoum. Après avoir récapitulé l’état des préparatifs (…), Krim nous dit que désormais nous allions nous vêtir d’uniformes et porter des galons. »
La proclamation du premier novembre 54 tombe entre les mains d’Ali Zamoum quelques jours avant le jour « J » : Krim lui confie le texte qu’il doit reproduire ne plusieurs milliers d’exemplaires, à Ighil Imula, en Kabylie.
Une année après le déclenchement de la lutte armée, Ali Zamoum est capturé par l’ennemi, en protégeant la fuite de Krim, Ouamrane, Mellah et Si Sallah. Un acte héroïque qui lui a valu la prison jusqu’en 62. Initialement condamné à mort, la sentence a été commuée en détention à vie, suite à la grâce présidentielle obtenue par son avocat, maître Hammad.
Arrêté et emprisonné à 21 ans, son univers carcéral débute à a maison d’arrêt de Tizi-Ouzou et se termine… à l’Ile de Rê, en France. Entre ces deux destinations, les haltes s’appellent Serkadji, El-Harrach, Lambèse, pour l’Algérie ; les Grandes baumettes, Caen, Rouen et l’Ile de Rê, pour la France.
Durant son long séjour carcéral, Ali Zamoum a rencontré une multitude de compagnons de lutte, dont les noms ornent aujourd’hui les plaques de rues, ou les frontons de nombreux édifices publics. Il est l’un des derniers prisonniers à parler avec Ahmed Zabana, la veille de son exécution, à Serkadji, en compagnie d’Abdelkader Ferradj. Il lui lègue un Coran et son carnet de notes. A la prison de Rouen, Ali Zamoum apprend, par la radio, la mort de Si Salah, qui n’est autre que son frère aîné, Moh. Douleur et fierté se disputent sa conscience de détenu.
A ce sujet, l’auteur de « Tamurt imazighen » ne manque pas de fustiger ceux qui tentent de salir la mémoire de Si Salah, comme ils ont agit en trahissant le théoricien de la révolution algérienne, Abbane Ramdane, qu’ils ont liquidé honteusement.
Il crie haut et fort son mépris pour ceux qui, après 62, prétendent détenir le monopole de l’héroïsme, en détournant l’Histoire à leur faveur. Il s’en prend à ceux qui « masquent la vérité des faits et se fabriquent des curriculums vitae faux » A ceux aussi qui « ont enterré ensemble les assassins et leurs victimes », après les avoir « tous décorés et déclarés héros de la révolution », pour mieux usurper « des titres, des grades et des médailles sans vergogne. »
Comme pour répondre à un sourire ironique son ami, Kateb Yacine, Ali Zamoum l’approuve dans cette réplique : « Il y a longtemps que toi, Kateb, tu as su les identifier : ils sont devenus les pieds noirs de l’Algérie indépendante. Ils les ont tout bonnement remplacés… »
Mais à travers cette remarque qui glorifie l’auteur de Nédjma, c’est aussi notre conscience qu’Ali Zamoum) interpelle pour que nul n’oublie, pour que chacun s’attèle à distinguer le bon grain de l’ivraie.
Ali Zamoum, de son nom de guerre, Si Smail, premier préfet de Tizi-Ouzou, en 63, a refusé, bien des années après plus tard, de recevoir la médaille de Moudjahid, au même titre… qu’un faux maquisard de 54, ou un haut responsable qui a pourri la révolution.
Ahcène Bélarbi