Journaliste de formation, Salem Zénia a dirigé les pages en Tamazight de l’ex hebdomadaire régional, Le Pays-Tamurt, de 1990 à 1995. A partir de 1998, il fonde son propre journal, Racines-Izuran, un autre hebdomadaire, basé à Tizi-Ouzou, dont il fut directeur de publication, jusqu’à la disparition de ce journal, vers l’année 2OO7.
Poète et écrivain, Salem Zénia se consacre, exclusivement, dans ses ouvrages, à la promotion de Tamazight. Son premier recueil de poèmes, dans sa langue maternelle, Tirga n’Yidir (Les rêves de Yidir), avec des traductions françaises, a été édité en 1993, à Paris, aux éditions L’Harmattan-Awal. Depuis ont suivi plusieurs ouvrages(1) dans différents genres littéraires, ce qui témoigne, si besoin est, aussi bien du génie de l’auteur que de sa maîtrise de la langue amazighe, dont il est un locuteur – consommateur, tenterai-je d’écrire – admirable, tant on sent, chez lui, que son besoin de s’exprimer dans cette langue lui est aussi vital que l’air qu’il respire. Il est l’un des rares hommes de culture berbérisants à ne mélanger aucun terme arabe ou français dans ses propos, quand il est invité à parler en Tamazight, lors d’interviews, de conférences, de débats etc. Il n’emploie ni périphraser, ni il cherche à donner un sens approximatif à un concept quelconque, si son équivalence existe en Tamazight.
Et cette rigueur verbale, - cet amour de la langue ancestrale - on la retrouve dans son écriture. Une écriture, simple, fluide et généreuse, mais dont la vigueur expressive est un appel à la vie, à son épanouissement… A sa renaissance – étant longtemps niée, ignorée, réprimée - pleine et effective, sur sa terre natale, et, au-delà, à sa reconnaissance sur d’autres coins de la planète.
C’est ce à quoi, Salem Zénia, travaille depuis son adolescence.
Installé, depuis un peu plus de deux ans, en Espagne (région catalane), il continue à s’investir dans cette tâche, avec abnégation, malgré les multiples péripéties auxquelles il est souvent confronté, à l’instar de nombre d’intellectuels forcés de quitter le sol natal, s’ils veulent survivre et être productifs, c’est-à-dire, écrire – ce qui constitue pour tout homme de la plume, une raison d’être et d’exister. Sa raison de vivre est naturellement sa petite famille.
C’est donc sur le sol catalan que l’écrivain a donné naissance à deux nouveaux ouvrages : Itij aderghal (Soleil aveugle) (2) et Yella zik-nni (3), tout deux comportant une traduction en langue catalane. Le premier, un recueil de poésie, est doublé d’un CD audio. La déclamation se fait, tour à tour, en Kabyle, par Salem Zénia, et en catalan, par Josep Pedrals. Un duo de rapsodes qui vous tient en haleine, tellement, dans leurs répliques respectives, la prosodie évoque l’harmonie d’un amoebée.
Sous titré : Isefra n tayri d yimenghi (Poèmes d’amour et de lutte), ce recueil, admirablement préfacé par Mohand-Akli Salhi, docteur en littérature amazighe, se compose donc de deux parties. Le premier volet, consacré à la lutte (pour les droits du peuple amazigh), est sous-tendu par une poésie revendicative, accusatrice, où les lamentations stériles n’ont pas de place. Le verbe s’habille de liberté ; liberté de ton, liberté de sens, de métrique… S’affirme redoutable dans sa vérité insoumise. Ainsi du terrorisme aveugle, « Nnger », que d’aucuns désignent comme une calamité nouvelle, inattendue. Inattendue ?
« …Nnger i d-yennulfan
Ur damaynut
Zik i s-nnan
Ansuf gher tmurt”
Ou encore de la trahison des siens, de la confiance transformée en tyrannie :
«Nugh-d abrid ghas yessawen
tilelli ghef yilsawen
tallit ad a s-nales
(…)
Rekdhen-agh widak numen
Kerfen-agh ifadden
Djan-d gher deffir ilem.”
Le deuxième volet est dédié à la poésie amoureuse. Quoi de plus naturel pour un poète, diriez-vous ! Puisque c’est celui qui sait observer, et qui ressent par excellence. Le poète c’est la sensibilité même. Salem Zénia ne « déroge » pas à sa nature (Le pouvait-il seulement !). Et puis, un grand homme n’a-t-il pas dit que « tout ce qui est touché par l’amour est sauvé de la mort ?» L’un des miracles de l’amour c’est d’abolir la distance qui sépare deux amoureux. La lune (aggur) est souvent l’élément de l’univers, du fait de son ubiquité, qui sert de témoin et de messager du désarroi du cœur languide qui la sollicite:
« Ay aggur nettani di sin
Nek agwmmadh
Netta takin i waman
Inn-as afwad-iw sennin
Uliw yughdhadh
Tzedghedh-iyi deg izuran
Ur ttafent abrid tleqqmin
Mi kem-id-mektigh…”
L’amour c’est aussi la douleur. Et le mal ravageur, c’est surtout le déchirement dans une séparation, une rupture :
« Yak ul-iw atan yid-m
Qqimegh am buqal iman-iw
Usmegh mi fell-am yertem
Ighisi yewwten ad yihriw
Nekk yid-s ar nemyuzem
Yegzem-I abrid gher tayri-w
Yeddem-ikem yedja-yi ilem
Ttxil-m rnu-yi-n s ul-iw”
La poésie de Salem – aussi bien, d’ailleurs ses autres œuvres littéraires – procède d’une écriture vitale, au sens où, au-delà du message, on décèle le souci permanent d’une perfection structurelle au niveau de la langue.
La deuxième publication, Yella zik-nni, recèle une moisson de contes que nombre de générations ont entendus de la bouche leurs grand-mères, pendant les soirées d’hivers, autour du kanoun. Il est évident que, en Kabylie – et sûrement, ailleurs- si la trame événementielle du conte reste la même, par contre, d’une localité à une autre, des éléments de l’histoire diffèrent. Dans cet ouvrage, pas moins de dix-neuf contes, dont le fameux conte éponyme de la chanson A baba-inu ba, y sont transcrits. Le plaisir de lire ces contes dans le texte est incommensurable. Et, avec Salem Zénia, on est transporté inéluctablement dans le merveilleux. On est subjugué par son don de conteur qui se caractérise par un style attrayant, sans fioritures. Une richesse lexicale et un choix de tournures, savamment employées, donnent aux textes une valeur littéraire appréciable, et augurent d’une esthétique à même de donner un souffle nouveau à la littérature amazighe. Pour preuve, au sortir de la lecture de ces deux livres, notre plaisir ne peut se mesurer qu’avec deux mots : régal, délectation.
A noter que, Salem Zénia, de passage à Paris en
2005, a été l’invité, entre autres associations et médias, par l’association culturelle, Tamazgha, où il lui a été remis un diplôme d’honneur, en signe de reconnaissance, pour le combat qu’il mène pour la défense et la promotion de la langue amazighe.
Ahcène Bélarbi
(1) - Tirga n Yidir, poésie, L’Harmattan, 1993
- Tafrara, roman, 1995
- Iγil d wefru, roman, L’Harmattan, 2003
- Tifeswin, poésie, L’Harmattan, 2004
(2) Publié aux éditions « Ie accent », en Espagne, en mars 2008
(3) Publié aux editions “L’Odyssée », à Tizi-Ozou, en Algérie, en 2008
N.B: L’écriture en Tamazight (non normalisée) des vers cités dans l’article est de notre ressort personnel.