tahar-djaout1Il y aura bientôt seize ans, le 26 mai 1993, des terroristes occultes tiraient, à Ain Bénian, sur l’écrivain et journaliste, Tahar Djaout, alors qu’il s’apprêtait à démarrer sa voiture pour rejoindre le siège de son journal, Ruptures.

Atteint de deux balles à la tête, il sombre dans un profond coma où, pendant une dizaine de jours, il luttera contre la mort. Il décédera le 3 juin 1993.

Né à Oulkhou, dans la région d’Azeffoun, le 11/01/54, il fait des études scientifiques : d’abord, une licence de mathématiques à Alger, puis un diplôme supérieur en sciences de l’information, à Paris, qui le conduiront au métier de journaliste.

 Très jeune, sa vocation d’homme de lettres se manifeste par une propension à la création poétique. Il l’affirme, en 1975, à l’âge de vingt et un ans, par la publication d’un premier ouvrage, intitulé : « Solstice barbelé », dont les poèmes étaient, auparavant, présentés au public dans la revue Promesses.

Jeune journaliste à El-Moudjahid, ses écrits ont toujours fait figure d’« intrus », tant il usait d’une langue bien déliée, en opposition à la langue de bois qui caractérisait (et caractérise toujours d’ailleurs) ce journal. Son courage et sa lucidité, il les a démontrés dans maints « papiers », à l’exemple de son coup de plume acerbe envers la nébuleuse Union des Ecrivains  Algériens - à laquelle il n’a jamais adhéré -, et l’hommage rendu à Taous Amrouche, lors de son décès, en 1976.  

Son passage à l’hebdomadaire, Algérie-Actualités, s’il lui a permis de mieux affermir sa plume redoutable, son souci de vulgariser la culture du peuple et la littérature algérienne n’était pas de mise. De grandes interviews de ses aînés écrivains, tels Mouloud Mammeri ou Mohammed Dib, des articles sur le travail associatif et artistique… ont fait les beaux jours de la rubrique culturelle dont il était le responsable.

Editorialiste à Ruptures, un hebdomadaire au titre suggestif  - quelque peu élitiste par sa qualité de style et son haut niveau d’analyse -, qu’il a fondé avec quelques uns de ses amis, il a, pour reprendre la formule d’Ahmed Azegagh, « gardé la rigueur scientifique de ses écrits, même s’il a abandonné la logique de l’angle droit à l’harmonie du rêve » (1).

A propos du combat identitaire, Tahar Djaout disait :

« Il paraît au grand jour que la revendication amazighe n’est pas, comme a longtemps essayé de la présenter le F.L.N., la marotte de quelques Kabyles qui n’ont pas honte d’être Kabyles, mais la revendication de tous les Algériens qui refusent l’automutilation, qui veulent voir leur pays rétabli dans sa vérité, son intégrité et sa plénitude historiques et culturelle. »(2)

Au plus fort des menaces de l’intégrisme islamiste et face au danger d’un pouvoir hostile à toute pensée progressiste, à toute évolution des institutions, Tahar Djaout définissait la citoyenneté en termes clairs :

« Les lois de la République ont pour vocation à l’origine de lutter contre les exclusions, de protéger les convictions de chacun et ses libertés. Cela s’appelle la citoyenneté. Une citoyenneté qui fait de la foi une affaire individuelle, sans réglementation et sans contrainte. » (3)

Tahar était le premier journaliste assassiné. Ses écrits, qui ne visaient pas moins le pouvoir totalitaire que l’islamisme moyenâgeux, étaient, d’une part, un réquisitoire contre les forces de la régression, et d’autre part une leçon d’éveil à la citoyenneté envers ses compatriotes.

La mémoire de Djaout, à l’instar de tous les grands hommes et femmes qui ont apporté, chacun à sa manière, sa touche à la formation d’une conscience démocratique, sa mémoire mérite  d’être entretenue par la lecture de ses œuvres, la vulgarisation de sa pensée et l’application de certains de ses principes dans notre combat contre un régime mafieux et assassin. Car cette mémoire appelle à une renaissance d’une personnalité algérienne multiple et cohérente dans ses aspirations citoyennes.

 Ahcène Bélarbi

 

(1) Cité par Youcef Mérahi dans Izuran N°30

(2) In Ruptures N° 15

(3) In Ruptures N° 02